– Tu sais...
– Mais je sais, mon vieux, dit Jean. Une passion est une passion. Et c'est ce qui pouvait t'arriver de mieux. Surtout avec quelqu'un comme Nathalie. Il avait l'air parfaitement sincère.
– Oui et non, dit Gilles et il se pencha en avant.
Il se sentait à nouveau l'esprit analyste, subtil, proustien. On ne se sent jamais traître quand on se sent intelligent.
– Vois-tu, quand je l'ai connue, j'étais... tu te rappelles... j'étais écorché vif. Dieu sait pourquoi mais je l'étais. Elle m'a entouré de plumes, mis au chaud, redonné vie. Vraiment. Mais maintenant... Maintenant l'oreiller pèse sur ma figure, il m'étouffe. Voilà. Tout ce que j'aimais en elle, qui me soutenait, son absolutisme, son côté linéaire, son intégrité totale... Tout s'est retourné contre elle.
– Parce que tu es veule et instable, dit Jean affectueusement.
– Si tu veux. Je ne suis peut-être qu'un pauvre salaud. Mais il y a des moments où-où... je donnerais cher pour ne pas être jugé par elle. Et pour être seul, comme avant.
Il aurait dû ajouter, par souci d'exactitude, qu'il était incapable de concevoir la vie sans elle. Mais dans l'élan que lui donnaient la satisfaction d'avoir fait cet article, l'approbation de tous et l'intérêt de Jean, il s'en dispensa.
(...)
On avait trouvé Nathalie à 11 heures et demie. Elle avait loué une chambre dans un hôtel à 4 heures exactement, parlé de fatigue, demandé qu'on la réveille le lendemain à midi, pris ce qu'il fallait de gardénal. C'était un voisin qui, en rentrant vers 11 heures, l'avait entendue râler. Elle avait laissé un mot pour Gilles et on l'avait appelé après les premiers soins.
(...)
Gilles sortit, s'appuya au mur. Au bout du couloir, il y avait une fenêtre et c'était la nuit encore, la nuit noire sur cette ville implacable. Il mit la main dans sa poche, trouva un papier, le sortit machinalement. C'était la lettre de Nathalie. Il l'ouvrit et mit un instant à comprendre ce qu'il lisait: «Tu n'y es pour rien, mon chéri. J'ai toujours été un peu exaltée et je n'avais jamais aimé que toi.»